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Réduire les inégalités femmes-hommes dans la recherche n’est pas simple

Cela fait trois décennies que des universités américaines ont mis en place des politiques de recrutement destinées à réduire les inégalités femmes-hommes. Une publication à venir suggère que ces politiques auraient eu l’effet inverse à celui recherché.

L’inégalité entre hommes et femmes sur le marché du travail est largement documentée : salaires différents, progressions de carrière différentes, plafond de verre, les obstacles auxquels sont confrontées les femmes sont nombreux. Ces obstacles existent aussi dans le milieu académique.

À partir du début des années 1990, de nombreux départements d’économie dans les universités américaines ont décidé de modifier leurs politiques de recrutement. L’un des objectifs affichés était d’augmenter les chances des femmes d’être recrutées à des postes de professeurs.

Dans un article à venir dans l’American Economic Review, Heather Antecol, Kelly Bedard et Jenna Stearns argument que ces politiques auraient non seulement été inefficaces pour augmenter le recrutement de femmes, mais auraient même eu l’effet inverse ! D’après leurs calculs, les hommes ont vu leur chance d’obtenir un poste de professeur augmenter, les femmes ont vu la leur diminuer…

We show that the adoption of [those] policies substantially reduced female tenure rates while substantially increasing male tenure rates.[1]

Sous réserve que ce résultat soit corroboré par d’autres publications indépendantes (on ne rappellera jamais assez qu’une publication seule ne suffit pas à établir un fait scientifique…), on peut en faire deux interprétations : soit ces politiques était un leurre, soit elles ont échoué.

L’hypothèse qu’il s’agirait d’un leurre ne doit pas être en soi mise de côté, car les complots existent. Toutefois, en l’état il aurait fallu que les hommes de plus de cinquante universités se mettent d’accord, en secret et sur quasiment vingt ans, pour mettre en place des politiques pour faire croire qu’ils combattent les inégalités femme-homme, alors que leur objectif réel serait l’exact opposé. Au-delà du cynisme absolu de cette démarche, elle paraît peu réaliste.

La seconde hypothèse, celle de l’échec, est épistémiquement moins coûteuse. Elle est plus simple, et pour cette raison, en suivant le rasoir d’Ockham, elle doit être préférée. D’une part, elle ne suppose pas l’existence d’un complot qui nécessite une énorme coordination peu vraisemblable. D’autre part, les précédents sont nombreux, de politiques (publiques ou privées) n’ayant pas donné les résultats escomptés. Le dernier exemple en date étant certainement les droits de douane de Donald Trump, qui vont coûter très cher en emploi à l’économie américaine – alors qu’ils avaient l’objectif inverse[2].

La question de l’efficacité des politiques est un champ de recherche très large, pas uniquement en science économique d’ailleurs. Mettre en place des politiques qui atteignent l’objectif recherché est compliqué, pour (au moins) quatre raisons.

La première difficulté est que les sociétés humaines sont complexes, avec de nombreuses boucles de rétroaction. Si l’on bouge quelque chose quelque part, cela aura des repercussions loin d’être évidentes sur une bonne partie du système, qui elles-mêmes auront des répercussions, etc.

La seconde difficulté est que l’on ne connaît pas toujours très bien cette complexité. Quand les répercussions sont nombreuses et entremêlées, les démêler est une tâche ardue[3].

La troisième difficulté est que même si l’on connaît cette complexité, mettre en place les bonnes politiques n’est pas toujours politiquement faisable, que ce soit au niveau d’un pays, d’une organisation, d’une entreprise, etc. Un exemple frappant est celui des taxes carbones : cela fait bientôt un siècle que l’on sait qu’elles sont un instrument de régulation de la pollution efficace, toutefois leur mise en place bute régulièrement sur des difficultés politiques nationales ou internationales. Nationalement, les citoyens y sont souvent opposés car ils les perçoivent comme des impôts supplémentaires (ce qu’elles ne devraient pas être). On peut aussi se demander s’ils ont réellement conscience de leur efficacité. Internationalement, certains pays ne souhaitent pas les mettre en place, ce qui risque d’engendrer du dumping environnemental[4].

La quatrième difficulté est que même si les conditions politiques sont réunies, le diable se loge dans les détails : il se peut que des défauts d’implémentation fassent déraper la politique, sans doute du fait d’une compréhension pas si bonne qu’on le pensait de la complexité du phénomène que l’en souhaite réguler.

Pour toutes ces raisons, il ne faut vraiment pas sous-estimer la difficulté à changer le cours de la société, d’une organisation, ou de tout groupe humain. Il ne me paraît pas évident que cette difficulté plaide en faveur d’une absence d’interventions, car dans de nombreux cas, il est nécessaire de réguler – pour réduire la pollution, pour améliorer l’égalité entre les femmes et les hommes, pour changer le fonctionnement d’une entreprise qui va vers la faillite, etc. Il y a toutefois, en France, cette idéologie selon laquelle la loi suffit à réguler les comportements. Ça n’est toutefois pas parce qu’une loi interdit un comportement que le comportement en question disparaît : la loi n’est pas toujours appliquée, la loi n’est pas toujours applicable, la loi n’est pas toujours bien rédigée et laisse des failles qui permettent de la contourner, etc.

Pour revenir aux politiques de recrutement dans les universités américaines, sous réserve que le résultat soit corroboré par d’autres publications, je pense que c’est sur la dernière difficulté qu’elles ont buté – celle de l’implémentation ratée : tout était en place pour favoriser l’accès des femmes aux postes de professeurs, mais les changements apportés aux politiques en place n’étaient pas les bons.

Alors que de nombreux économistes adorent vilipender les politiques pour leur supposée « incompétence » à réguler efficacement ceci ou à modifier efficacement cela, cette histoire nous rappelle que nous-mêmes, économistes, ne sommes pas infaillibles pour implémenter des politiques réellement efficaces. Cela devrait inciter, me semble-t-il, à une certaine forme de modestie sur cette tâche difficile et délicate qu’est le changement social, qui, d’après moi, manque parfois un peu chez certains.

Dans tous les cas, et pour conclure, le message à retenir de cet article est qu’il ne faut pas sous-estimer la difficulté d’implémenter une politique, publique ou privée, qui donne les résultats escomptés.

  1. « Nous montrons que l’adoption de [ces] politiques a réduit de manière substantielle le recrutement de femmes professeurs, et a augmenté de manière substantielle le recrutement d’hommes professeurs »
  2. Cela étant, on peut légitimement se demander si Donald Trump y comprend quoi que ce soit au commerce international, comme le suggère John Oliver dans cet épisode de Last Week Tonight.
  3. À mon sens, les sciences (sociales) sont d’ailleurs les outils les plus puissants à notre disposition pour, justement, essayer de démêler un peu de cette complexité.
  4. Le pays sans la taxe attire les entreprises les plus polluantes. Au lieu de faire des efforts de dépollution, ces dernières se déplacent, ce qui ne réduit pas le niveau de pollution globale, et engendre des coûts en emploi pour le pays qui décide d’appliquer la taxe. Même s’il était initialement favorable à une telle taxe, on comprend pourquoi ce pays aura des difficultés à en implémenter une car il n’y aura pour lui que des coûts.

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