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Les effets négatifs très concrets des droits de douane de Donald Trump

Depuis plusieurs mois, Donald Trump a augmenté les droits de douane sur diverses importations. Les premiers effets négatifs commencent à se faire sentir, et ils sont très concrets.

Pour un économiste, augmenter les droits de douane (ou ce que l’on appelle les barrières non-tarifaires) a un effet négatif à la fois sur le commerce, mais aussi sur nombre d’indicateurs macroéconomiques comme la croissance (mesurée via le PIB), le chômage ou encore le niveau des prix.

Les théories à ce sujet sont anciennes (David Ricardo, 1817), et font l’objet d’un consensus très large de la part de la communauté des économistes. De manière simple, le consensus est que le commerce est bénéfique pour les deux pays qui décident d’ouvrir leurs frontières, mais à l’intérieur de chaque pays, des groupes peuvent perdre à l’ouverture des frontières.

Un exemple est l’ouverture à la concurrence du marché de l’acier : si deux pays décident de libéraliser les échanges d’acier, le prix de l’acier va baisser dans les deux pays, ce qui va profiter aux industries qui utilisent de l’acier (la matière première est moins chère), et in fine aux consommateurs, qui verront le prix des biens utilisant de l’acier baisser. Les industries qui utilisent de l’acier vont se développer, et embaucher. À l’inverse, les personnes qui travaillaient dans les usines de production d’acier les moins productives vont très certainement perdre leur emploi, leur employeur subissant la concurrence d’entreprises étrangères plus productives, qui produisent de l’acier de même qualité pour moins cher.

Si l’on fait la somme des gains et pertes économiques, la plupart du temps, les gains de ceux qui profitent de l’ouverture des frontières dépassent (souvent largement) les pertes de ceux qui en souffrent. Cela étant, deux remarques :

  1. Les gains sont en général diffus, dispersés sur un grand nombre de personnes. À l’inverse, les pertes sont concentrées sur un petit nombre de personnes (les travailleurs de l’industrie de l’acier, dans notre exemple), qui peuvent plus facilement s’organiser pour défendre leurs intérêts.
  2. Ça n’est pas parce que globalement, l’ouverture des frontières rapporte plus qu’elle ne coûte que cela se traduit nécessairement par « il faut ouvrir les frontières ». Dire que l’ouverture des frontières est bénéfique est un résultat, établi grâce à la méthode scientifique. Dire qu’il faille les ouvrir est un point de vue politique, qui n’a rien de scientifique (même s’il peut être basé sur des résultats scientifiques). Déduire du résultat scientifique une prise de position politique est du scientisme. Car certains peuvent notamment argumenter que certes, au global l’ouverture des frontières profite plus qu’elle ne coûte, mais qu’il est injuste d’en faire peser le coût sur un petit nombre de personnes seulement. Il ne paraît pas évident d’établir une « échelle » pour comparer les gains des uns avec les coûts des autres[1].

À part peut-être la remarque n°2, à mon sens insuffisamment discutée dans le champ scientifique[2], tout ce que je viens d’expliquer est grosso modo le consensus scientifique sur le caractère bénéfique ou non de l’ouverture des frontières entre deux pays.

Si les effets de l’ouverture sont aussi bénéfiques, on se doute qu’une fermeture des frontières coûtera cher, puisqu’elle fera disparaître le bénéfice de tout ou partie de ces effets positifs. On peut l’observer de manière très concrète aux États-Unis en ce moment.

Donald Trump a récemment augmenté les droits de douane sur des importations chinoises, européennes ou encore canadiennes et mexicaines. D’après lui, ces mesures sont sensées permettre d’augmenter la richesse des américains, car il prétend que les pays cibles « extorquent » les États-Unis du fait d’accords commerciaux « injustes » (unfair)[3].

Le problème, pour les États-Unis, est que les pays ayant subi ces augmentations ont riposté, en augmentant eux-aussi les droits de douane sur certains produits américains. Et ce sont les effets de ces ripostes qui commencent à se faire sentir…

On observe par exemple que les prix de nombreux produits de grande consommation ont commencé à augmenter : Coca-Cola, Post It, colis, automobiles, la liste est longue… Les augmentations de prix ne sont peut-être pas énormes en proportion, mais si les prix de nombreux produits augmentent de manière simultanée, ce qui est probable vu l’ampleur des droits de douane mis en place par Donald Trump, ces augmentations risquent d’augmenter sensiblement le coût de la vie[4]. Quand les prix augmentent mais pas la qualité des produits, le pouvoir d’achat des consommateurs diminue.

De manière simple, un droit de douane sur une importation n’est pas un impôt payé par le pays qui exporte, mais par les consommateurs nationaux. Si la France décidait demain de taxer les importations de Harley Davidson, le prix augmenterait pour… les acheteurs français ! Ce sont eux qui paieraient le droit de douane, pas les américains.

Par ailleurs, pour éviter d’avoir à affronter les sanctions prises en réponse des droits de douane américains, des entreprises sont en train de délocaliser leur production, en quittant les États-Unis. La stratégie consiste à produire dans un pays où les sanctions ne s’appliquent pas, de sorte à réduire le prix de vente du bien à l’étranger. Bien évidemment, l’effet sur l’emploi aux États-Unis de telles délocalisations ne sera pas positif…

Cette stratégie est par exemple mise en place par Polaris, qui va accélérer sa délocalisation vers la Pologne. Harley Davidson prépare elle-aussi une délocalisation similaire, ce qui lui a valu les foudres de Donald Trump. Ce dernier a même défendu un boycott des produits de la marque[5]

Pour que l’ouverture des frontières fonctionne, il est impératif que les deux pays qui ouvrent leurs frontières coopèrent. Si, soudainement, l’un d’eux décide de ne plus jouer le jeu, l’autre va le punir en arrêtant lui-aussi de jouer le jeu. C’est précisément ce qu’il se passe avec les États-Unis en ce moment.

Au-delà des mécanismes économiques derrière cette guerre commerciale, le drame est que cette guerre est perdant-perdant : vu l’ampleur des gains associés au libre-échange, il n’y aura que des perdants, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe et dans tous les autres pays visés par les droits de douane américains. On comprend bien évidemment la volonté du président américain de défendre l’emploi aux États-Unis, mais tout indique que sa politique aura le résultat inverse à celui escompté.

Certains font parfois une critique un peu facile de la « faiblesse » des sciences humaines et sociales, souvent d’ailleurs pour des raisons idéologiques. Il me semble cependant qu’il ne faut pas trop vite oublier la puissance de la méthode scientifique, y compris lorsqu’elle est utilisée sur des questions de société.

  1. La solution souvent discutée est de mettre en place des mécanismes de compensation des personnes qui subissent les effets négatifs de l’ouverture des frontières. En pratique, je ne suis pas sûr que ces mécanismes soient tant que ça mis en place, si l’on voit l’état de délabrement de certaines régions touchées par la désindustrialisation, comme le Nord et le nord de la Lorraine en France, ou une partie du Midwest aux États-Unis (la fameuse rust belt).
  2. Disclaimer : le commerce international n’étant pas mon thème de recherche, il s’agit peut-être d’une question discutée, mais que je n’ai pas repérée. Si quelqu’un de qualifié dans ce domaine peut compléter à ce sujet, qu’il.elle ne se prive pas !
  3. Cet épisode de Last Week Tonight suggère que Donald Trump ne comprendrait en fait pas les mécanismes de base du commerce international, notamment celui (central) de la balance commerciale.
  4. C’est d’autant plus problématique qu’il m’a semblé comprendre que les salaires avaient tendance à stagner aux États-Unis depuis la crise de 2008, ce qui risque d’amplifier le « coût » de l’augmentation des prix en termes de pouvoir d’achat.
  5. Le boycott par les consommateurs américains aurait comme effet majeur de réduire l’activité des usines… américaines de Harley Davidson, déjà touchées par les délocalisations en Europe. Sur le front de l’emploi, cette stratégie de boycott n’est sans doute pas idéale, même si son objectif est plus probablement de menacer les autres entreprises susceptibles de délocaliser. Si la menace fonctionne et qu’elles décident de rester aux États-Unis, leurs produits seront de toute façon plus chers à l’étranger, ce qui réduira leurs ventes et les obligera à licencier. Donc soit les entreprises ne délocalisent pas et licencient car leurs produits sont devenus trop chers à l’étranger, soit elles délocalisent et licencient. Il n’y a pas de bonne solution pour les personnes qui travaillent dans ces entreprises, qui perdront de toute façon leur emploi (sauf si, bien sûr, les droits de douane sont supprimés, et avec eux les ripostes des partenaires commerciaux).

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