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Comment la science économique neutralise l’influence de l’idéologie

Les interactions entre l’idéologie d’un chercheur et ses résultats de recherche ne sont pas à prendre à la légère, tant l’idéologie peut altérer les résultats de recherche. Comment la science économique s’y prend-t-elle pour neutraliser l’influence de l’idéologie ?

L’influence de l’idéologie sur la science est un enjeu important

À écouter certains “critiques” de la science économique, celle-ci serait une vaste entreprise néo/ultra/libérale – choisissez votre préfixe préféré. L’argument repose sur une telle méconnaissance de la discipline qu’il n’est guère utile de lui consacrer trop d’attention – en tout cas, pour l’instant.

Cela dit, ça n’est pas parce que la science économique n’est pas la caricature qui en est parfois faite que la question de l’idéologie ne doit pas être traitée sérieusement.

Contrairement à d’autres entreprises intellectuelles comme la politique ou la théologie, la démarche de la science a pour but de construire les explications les plus “objectives” possibles sur le fonctionnement de notre monde – naturel comme social. Il est donc important de s’assurer que l’idéologie politique des chercheurs n’influence pas la teneur de leurs résultats scientifiques. Une recherche scientifique “idéologiquement orientée” me semble être une contradiction totale du principe même de la recherche scientifique.

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Vulgariser les travaux des chercheurs qui essaient de tendre dans cette direction est l’objectif du Signal Économie. Je définis le fait d’être partisan de la façon suivante :

Être capable d’inférer, à partir des résultats de recherche d’un chercheur ou des travaux de vulgarisation d’un vulgarisateur, son idéologie politique.

Cette définition n’étant pas parfaite, n’hésitez pas à la discuter dans les commentaires de cet article ou sur le forum si vous avez des pistes pour l’améliorer.
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Il convient de noter que l’idéologie n’est pas nécessairement un problème : un chercheur peut décider de mener des recherches sur une question du fait de considérations idéologiques sans que cela n’altère ses résultats. Le problème n’est pas que les chercheurs ont (ou auraient) une idéologie – après tout, ce sont des humains, et comme tout le monde ils ont des valeurs et convictions. Le problème est lorsque l’idéologie influence les résultats de recherche.

Prenons l’exemple de deux chercheurs qui veulent en finir avec le haut niveau de chômage français. L’un est d’extrême-gauche, l’autre est d’extrême-droite. Le fait qu’ils aient envie de proposer des solutions à ce problème, et donc de faire des recherches pour en trouver, ne pose pas de problème particulier. Par contre, si le chercheur d’extrême-gauche ne fait que proposer des solutions qui impliquent la mise en cause des “capitalistes”, et si le chercheur d’extrême-droite ne fait que proposer des solutions qui impliquent la mise en cause des “immigrés”, là c’est problématique. Car dans les deux cas, ils n’apportent pas la preuve de l’efficacité de leur solution ; ils ne font qu’utiliser leur position scientifique pour légitimer un point de vue politique, alors que l’essence même du travail d’un chercheur consiste à faire le maximum pour s’en extraire1Je ferai un article sur les rapports entre politique et science économique. Mais c’est une question complexe, qui mérite qu’on prenne le temps de la traiter avec attention..

Il n’existe pas une manière unique de réguler l’influence de l’idéologie sur les travaux de recherche. Les économistes me paraissent se singulariser par rapport à d’autres sciences humaines et sociales, avec une approche très dure contre les chercheurs tentés par une réflexion idéologique. Dans cet article, je vous propose un panorama des régulations contre l’idéologie utilisées en science économique.

Cet article est basé sur ce que j’ai observé depuis que j’ai commencé mon doctorat en 2012, à la fois dans la littérature scientifique et au cours de discussions et lectures informelles. Je pense que cet article a un bon degré de généralité, mais je ne suis pas entièrement certain qu’il s’applique à toute la science économique : il est possible que des branches particulièrent régulent l’idéologie différemment.

Il me semble que l’on peut décomposer les mécanismes de régulation idéologique en deux niveaux :

  • au niveau individuel
  • au niveau collectif

La régulation individuelle

Le mode de régulation individuelle avait été abordé par Julien Jacob dans cet épisode du podcast : de manière générale, il existe une très forte pénalité scientifique lorsqu’un chercheur en économie décide de militer dans un domaine proche de ses travaux de recherche. Julien travaille (notamment) sur l’économie de l’enviromment, et il s’est interdit de participer à des associations de défense de l’environnement.

Cette pénalité me paraît bien réelle, dans le sens où j’ai déjà entendu des chercheurs rejeter la totalité des travaux du pourtant réputé Thomas Piketty parce qu’il est (fortement) engagé politiquement2Il convient de noter que la direction de l’engagement politique n’entre pas en ligne de compte : que la personne milite à droite, à gauche ou au centre ne semble pas avoir d’influence sur le rejet de ses travaux, en tout cas je n’ai pas observé de biais de cette nature..

L’argument est le suivant : comment être sûr qu’au moment de faire des choix de modélisation, de stratégies d’estimations empiriques, etc., le chercheur qui milite fera le choix scientifiquement raisonnable plutôt que le choix qui correspond à son militantisme ? Le problème est loin d’être trivial, car lorsqu’une personne a investi du temps, des efforts, parfois pendant des années, dans une lutte politique, il me paraît raisonnable de dire qu’elle peut avoir des difficultés à conduire des travaux qui pourraient remettre en question l’idéologie de ses luttes. En d’autres termes, ses incitations de chercheur peuvent entrer en contradiction avec ses incitations de militant.

Il faut également noter qu’il ne s’agit pas de dire que les travaux du chercheur militant sont nécessairement biaisés, plutôt qu’ils peuvent l’être. Or, en sciences comme dans d’autres domaines, le doute est dévastateur car il mine la confiance. On peut interpréter ce mécanisme de régulation comme une sorte de principe de précaution.

Par comparaison, il me semble que la sociologie gère la question de l’engagement militant d’une manière différente : le militantisme y est accepté, sous réserve que le chercheur fasse preuve de recul critique sur son activité militante – on parle de réflexivité. Toutefois, les économistes sont moins adeptes de la réflexivité – d’où le choix d’un mode de régulation différent3Je précise, à tout hasard, que l’objectif n’est pas de dire que les économistes régulent mieux, ou moins bien, l’influence de l’idéologie que d’autres disciplines. Je suis fatigué de ces querelles de clochers sans le moindre intérêt, et je souhaite m’en tenir le plus éloigné possible sans, pour autant, m’interdire de comparer les disciplines quand la comparaison est raisonnable et argumentée..

Cette pression sociale très forte à ne pas militer a deux effets :

  • une régulation comportementale des chercheurs en poste : si l’un d’eux a soudainement envie de militer, la lourde pénalité scientifique peut l’en dissuader
  • un effet de sélection : les individus dont le profil est militant auront plus de difficultés à être recrutés

Vous aurez peut-être remarqué qu’ici, je n’ai pas exactement parlé d’idéologie mais de militantisme : comme je le disais plus haut, le problème n’est pas d’avoir une idéologie. Le problème est lorsque les conditions sont telles qu’il existe un risque d’interférence entre cette idéologie et les résultats de recherche4De manière plus pragmatique, il serait de toute façon impossible “d’interdire” aux gens d’avoir une idéologie politique. Donc plutôt que d’essayer de supprimer l’inévitable, il paraît plus simple d’essayer de se protéger des éventuels dérives..

La régulation collective

Au niveau collectif, la régulation de l’idéologie repose sur un double pari :

  • d’une part, on espère que le processus de filtrage des revues scientifiques permette d’identifier les travaux dont le contenu est idéologique, pour éviter qu’ils ne soient publiés – et qu’ils bénéficient d’une légitimité scientifique indue
  • d’autre part, contrairement à d’autres sciences sociales, la science économique est très diverse idéologiquement : on peut espérer qu’un éventuel biais idéologique de droite (gauche) soit plus facilement repéré par un chercheur de gauche (droite)

Sur le premier point, pour bien comprendre le mécanisme utilisé il faut avoir en tête le mode de fonctionnement des revues scientifiques. Si ça n’est pas clair pour vous, je vous encourage à lire cet article du Dictionnaire :

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Une revue prestigieuse qui serait prise en train de publier de manière répétée des travaux à fort contenu idéologique subirait une très forte pénalité en termes de réputation. Et il est fort à parier que les reviewers qui auraient laissé passer de tels articles subissent, eux aussi, des pénalités réputationnelles avec de vrais effets sur leur carrière – par exemple, en n’étant plus sollicités à l’avenir, ni par la revue touchée par le scandale, ni par les autres5Dans de petits milieux comme les milieux scientifiques, en tout cas pour ce qui est de la science économique, tout fini par plus ou moins se savoir….

Le pari est alors que les revues et les reviewers vont anticiper ces risques, et ne pas publier des articles dont les résultats sont clairement orientés par l’idéologie du chercheur.

Sur le second point, l’article de [zotpressInText item=”{D9DQTYXE}”] conduit sur des chercheurs de onze universités californiennes montre que l’économie est la science sociale la plus diverse idéologiquement : pour un économiste de droite, il y a un peu moins de trois économistes de gauche – ce qui est légèrement plus à gauche que la population californienne, qui a voté à 60% pour Hilary Clinton lors de la présidentielle de 2016. Cette tendance est toutefois fortement accentuée en sociologie, où pour un sociologue de droite il y a… 44 sociologues de gauche ! Au-delà du fait que cela tort un peu plus le cou à l’idée que l’économie serait une “science de droite”6Comment, donc, une “science de droite” pourrait-elle être produite par des chercheurs dont les trois quarts se disent à gauche ?, on peut espérer que cette diversité idéologique permette aux chercheurs d’identifier plus facilement les dérives idéologiques des chercheurs dont l’idéologie est différente.

[su_note note_color=”#ececec” text_color=”#000000″]
[zotpressInText item=”{LVAVM9AS}”] identifient que parmi tous les membres de l’American Economic Association, seulement 8% expriment des vues libertariennes – qui est probablement l’idéologie la plus proche de ce que l’on appelle (souvent à tort) dans le langage courant “néolibéralisme”.
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Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr qu’il soit nécessaire d’avoir une grande diversité idéologique pour que ce mode de régulation fonctionne : j’ai pu voir des chercheurs dont certains travaux étaient contaminés par des considérations idéologiques être attaqués par des chercheurs dont l’idéologie politique est pourtant proche. Toutefois, il faut se garder de toute naïveté : il est possible que ce genre d’attaque soit acceptée dans le milieu scientifique économique précisément parce qu’il est ouvert idéologiquement. C’est une question que je dois encore creuser.

Depuis que j’ai commencé mon doctorat, j’ai constaté cette diversité idéologique : de l’extrême-gauche à la droite souverainiste, mes collègues (pris au sens large) ont des idéologies politiques assez diverses. Et dans l’écrasante majorité des cas, leur idéologie n’influence pas leur travail scientifique. Le plus souvent, j’ai découvert leur idéologie politique au cours de discussions informelles autour d’un café, pas en les écoutant parler de leurs travaux, ni présenter leurs résultats.

Une dernière remarque, sur l’importance de cette diversité idéologique : l’enjeu n’est pas ici d’établir une sorte de “moyenne des avis”, du type “les biais de gauche sont compensés par les biais de droite, donc ça va” – ce qui s’apparenterait à un sophisme du juste milieu. L’objectif n’est pas tant de trouver une sorte de compromis raisonnable, mais bien d’expurger tous les biais idéologiques, de quelque bord politique qu’ils viennent. Le centrisme n’est pas moins une idéologie qu’être de gauche ou de droite.

Est-ce que ces régulations fonctionnent ?

Vaste question ! On se doute bien que ces régulations ne sont pas parfaites, car aucun barrage n’est jamais complètement étanche. Mais contrairement à la posture de certains “critiques”, il faut être très attentif à identifier rigoureusement les points de faiblesse – se contenter de caricatures délirantes du type “l’économie est une entreprise idéologique de droite” n’est d’aucun secours.

Il faut aussi noter que certaines régulations peuvent échouer du fait de certains “détails”. La régulation individuelle me semble plutôt bien fonctionner, par contre la régulation collective peut partiellement échouer si certaines branches ne sont pas idéologiquement homogènes. Or, [zotpressInText item=”{PZ6C9ZWF}”] ont par exemple identifié que les économistes du travail sont plutôt de gauche (60% de gauche, 40% de droite), et que les économistes qui travaillent sur la finance sont plutôt de droite (la proportion est inversée). Il est alors possible que la chasse aux biais partisans soit plus difficile dans des branches dont les chercheurs sont relativement homogènes d’un point de vue idéologique.

Dans tous les cas, à peu près tout ce qui est écrit dans cet article relève de réflexions théoriques : ces régulations sont sensées fonctionner (ou avoir des limites), mais est-ce réellement le cas ? Il faut aller plus loin que dire “en théorie, cela fonctionne”. Il faut le prouver avec des mesures statistiques.

Je suis actuellement en train de lire un certain nombre d’articles de recherche qui tentent, justement, de mesurer l’influence de l’idéologie sur les résultats de recherche. L’article que vous venez de lire est une sorte d’introduction : il m’a semblé qu’avant de mesurer l’efficacité des différentes mesures mises en place, il est important de les présenter.

Image de couverture : manifestion “Je suis Charlie”, 11 janvier 2015 à Nancy. Photo par Olivier Simard-Casanova. Tous droits réservés.

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