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Chapitre 4 – L’Individu Rationnel

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C’est entendu : la science économique est une science des choix. De tous les choix ? Non ! Les économistes étudient en priorité les choix rationnels. Peut-être avez-vous déjà entendu parler d’un certain « homo œconomicus » ? Que la réponse soit « oui » ou « non », c’est de lui dont on va commencer à dresser le portrait-robot aujourd’hui.

Chaque jour, nous prenons un nombre considérable de décisions. Les mécanismes de ces choix sont multiples – émotions, calcul, habitudes, il y a de quoi faire. Parce qu’il n’est pas possible de tout étudier, les économistes ont fait le choix de se restreindre à un type de décision bien particulier – les décisions qui font appel à la rationalité, donc. Mais qu’est-ce qu’être rationnel pour un économiste ?

Herbert Simon par Louis Fabian Bachrach
Herbert Simon par Louis Fabian Bachrach

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par un peu de jargon. Du point de vue des économistes, on peut classer la rationalité en trois grands types : la rationalité optimisatrice, la rationalité procédurale et la rationalité limitée.

La rationalité optimisatrice, celle que nous, économistes, utilisons dans nos modèles mathématiques, nous explique que lorsqu’ils nous sommes face à un choix, nous comparons toutes les options à notre disposition pour choisir celle qui fait le meilleur usage des ressources à notre disposition. C’est par exemple le cas d’homo œconomicus, individu rationnel par excellence.

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Vous êtes dans un bar avec des amis, mais vous n’avez que 10€ en poche. Vous aimeriez boire une bière, mais le problème c’est que vous aimeriez aussi bien aller au cinéma et/ou manger dans un fast food. Vous n’aller pas pouvoir tout faire… Alors que faire ? Si vous êtes doté d’une rationalité optimisatrice, vous allez comparer tout ce que vous allez pouvoir faire avec ces 10€ (boire une bière, aller au cinéma, manger dans un fast-food) et vous allez choisir d’allouer cet argent à l’activité qui vous procure le plus de satisfaction. C’est aussi simple que ça !

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Le génial Herbert Simon, en 1976, a mis en évidence un autre type de rationalité : la rationalité procédurale. Sous son régime, plutôt que de comparer toutes nos options et de choisir « la meilleure », nous prenons plutôt nos décisions en suivant des procédures pré-existantes – comme suivre nos habitudes ou les normes sociales, que l’on peut voir comme des habitudes partagées par plusieurs personnes. L’idée est alors que nous allons arrêter notre choix sur une alternative qui est « suffisamment bonne ».

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Vous êtes à nouveau dans le bar avec vos amis, vous n’avez toujours que 10€ en poche et vous aimeriez toujours boire une bière, aller au cinéma et/ou manger dans un fast-food. Si vous es doté d’une rationalité procédurale, vous allez par exemple suivre le mouvement du groupe : tout le monde prend une bière, alors vous allez aussi en prendre une – parce que ça vous paraît « suffisamment bien » de choisir cette alternative. Vous pouvez aussi suivre votre habitude – si vous en avez une : c’est vendredi soir, et vous avez l’habitude, les vendredi soir, d’aller au cinéma. Vous n’avez pas envie de vous prendre la tête, alors vous ferez l’impasse sur la mousse au profit de la pellicule – une fois encore, parce que c’est « suffisamment bien ».

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Enfin, distinguer la rationalité limitée des deux autres est un poil artificiel, mais vous allez comprendre pourquoi je le fais : de manière un peu brutale, on peut définir la rationalité limitée comme tout ce qui n’est pas la rationalité optimisatrice. La rationalité procédurale est donc une variété de rationalité limitée. Toutefois, dans de nombreux cas on appelle « rationalité limitée » une forme moins « absolue » de rationalité optimisatrice, qui n’est pas non plus la rationalité procédurale.

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Finalement, qu’allez-vous en faire, de ces 10€ ? Bière, aller au cinéma et/ou manger un fast-food ? Si votre rationalité est limitée, il est tout à fait envisageable que lorsque vous soyez dans le bar, pris dans les discussions enflammées avec vos amis, vous « oubliez » de comparer certaines de vos options au moment de faire votre choix – le fast-food, car vous n’avez pas faim. C’est donc comme si vous optimisiez en comparant la bière et le cinéma, en mettant de côté le fast-food – ce que vous paierez peut-être cher lorsque vous commencerez à avoir faim !

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Dans la vraie vie, comment est notre rationalité ? A cette question, il est très difficile de répondre… Lorsque le concept de rationalité optimisatrice a été forgé, à la fin du XIXème siècle par des économistes dit « néoclassiques », nos connaissances sur le fonctionnement de l’esprit étaient très parcellaires. On a aujourd’hui progressé, bien sûr, mais la science économique a dû se construire grâce à une pirouette. L’idée est la suivante : la rationalité optimisatrice n’est pas une description réaliste du fonctionnement cognitif des êtres humains – et n’a pas besoin de l’être. Il s’agit seulement d’une simplification qui nous permet d’isoler, dans la vraie vie, les moments où c’est une forme de rationalité optimisatrice qui guide nos choix. Dit autrement, les modèles de la science économique ne supposent pas que la rationalité optimisatrice est un processus conscient – ni même réel. Certains ont même proposé qu’il était possible de modéliser des mouches ou des arbres à partir de cette hypothèse !

Rationalité optimisatrice véritable avec quelques problèmes de discipline (I, Robot) © Droits réservés
Rationalité optimisatrice véritable avec quelques problèmes de discipline (I, Robot) © Droits réservés

Pourquoi, alors qu’elle ne décrit probablement pas de manière réaliste notre fonctionnement cognitif, les économistes ont-ils conservé cette hypothèse ? Pour une raison assez simple : elle se traduit très élégamment en équations. Elle permet donc d’avoir des modèles très propres que l’on peut résoudre sans y passer des années[1]. D’une certaine façon, cette hypothèse a donc été conservée pour des raisons à la fois « techniques » et de commodité.

Et fonctionne-t-elle ? Il n’y a pas vraiment de consensus sur cette question, mais d’après moi, lorsque l’on étudie des décisions simples, qui impliquent un nombre assez limité d’individus, elle peut être une bonne approximation : il n’est en effet pas aberrant de dire que nous procédons assez souvent, consciemment ou non, à des « calculs » avant de prendre une décision. Toutefois, lorsque le nombre de personnes impliquées augmente fortement, par exemple lorsque l’on étudie le système économique dans son ensemble, ou une ville, ou une organisation toute entière, je ne suis pas sûr qu’elle fonctionne encore : mon sentiment est qu’elle devient alors une simplification un peu trop drastique de la réalité, et qu’elle nous empêche d’étudier un certain nombre d’effets qui émergent lorsque des humains font société. Mais ça, ça sera pour un autre chapitre 😉

[accordion][pane title=”En résumé” start=open]

  • La science économique s’intéresse surtout aux choix rationnels.
  • Il existe trois grands types de rationalité : optimisatrice, procédurale et limitée.
  • Les économistes préfèrent étudier la rationalité optimisatrice. Cette dernière postule que nous choisissons toujours la meilleure option possible.
  • La rationalité optimisatrice offre l’avantage de pouvoir être facilement être mise en équation.
  • Il se peut aussi qu’elle soit assez réaliste à petite échelle, mais moins lorsque l’on étudie un système économique.

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[1] « Résoudre » consiste ici à résoudre un système d’équations.

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